Quelque 83 000 milliards de dollars de patrimoine privé pourraient changer de mains dans le monde au cours des deux à trois prochaines décennies, selon une estimation reprise par UBS dans son Global Next Generation Report. Pour les familles, les entrepreneurs et leurs conseils, ce transfert pose une question qui dépasse celle de la propriété : comment transmettre des responsabilités, des valeurs et une vision, tout en permettant à la génération suivante de construire la sienne ?
Transmettre une entreprise, un portefeuille ou des actifs immobiliers suppose d’en organiser le passage de propriété. Mais la continuité d’un patrimoine dépend aussi de la préparation de ceux qui le recevront : leur compréhension des choix passés, leur capacité à décider et la place qu’ils souhaitent prendre dans l’organisation familiale.
Cette dimension est au cœur du legacy, entendu comme l’héritage financier, entrepreneurial et humain qu’une génération laisse à la suivante. Pour les banques privées, family offices et conseillers patrimoniaux, elle invite à aborder la transmission comme un processus qui commence bien avant la succession.
Transmettre les responsabilités avant les actifs
Le rapport d’UBS souligne que la prise de responsabilités précède souvent le transfert effectif du patrimoine. Participation aux discussions familiales, implication dans l’entreprise ou gestion d’une partie des actifs : les futurs héritiers peuvent être associés progressivement aux décisions avant d’en devenir pleinement responsables.
Parmi les répondants, 41 % associent principalement la transmission patrimoniale à un changement de responsabilités, contre 38 % au décès d’un membre de la famille. Le passage de relais apparaît ainsi comme un apprentissage, autant que comme un événement juridique ou financier.
Cette préparation permet de comprendre comment le patrimoine a été constitué, pourquoi certaines orientations ont été retenues et quelles obligations accompagnent sa gestion. Elle donne aussi à la génération suivante l’occasion d’exercer son jugement et de gagner en autonomie.
Pour les familles et leurs conseils, l’enjeu consiste à définir une progression adaptée : quelles décisions partager, quelles responsabilités déléguer et quel accompagnement prévoir ?
Des plans de succession encore peu formalisés
L’anticipation reste toutefois inégale. Selon les résultats détaillés du North America Family Office Report 2026, réalisé par Campden Wealth et RBC Wealth Management, 25 % des family offices interrogés disposent d’un plan de succession formalisé et documenté. Pour 52 %, ce dispositif reste informel ou en cours d’élaboration, tandis que 23 % n’en disposent pas.
L’étude souligne également les limites de l’accompagnement des héritiers : seuls 26 % des family offices interrogés déclarent aider la nouvelle génération à comprendre son rôle après la succession.
Ces constats mettent en évidence deux besoins complémentaires : organiser le passage de relais et préparer les personnes qui y prendront part. Un cadre documenté permet de préciser les responsabilités, les modalités de décision et les étapes de la transition. Le dialogue familial permet, lui, de confronter cette organisation aux attentes de chacun.
Les deux rapports reposent sur des enquêtes distinctes. Celui de Campden Wealth et RBC analyse 155 réponses de family offices principalement implantés aux États-Unis et au Canada. Celui d’UBS s’appuie sur deux enquêtes auprès des membres du réseau YIO, ayant recueilli respectivement 112 et 63 réponses, complétées par dix entretiens approfondis. Leurs résultats éclairent les expériences des participants, sans décrire l’ensemble des familles patrimoniales.
Le dialogue, une composante de la gouvernance
La transmission exige aussi d’aborder des sujets qui peuvent rester longtemps implicites : les ambitions professionnelles des héritiers, leur souhait de rejoindre l’entreprise familiale ou leur degré d’implication dans les décisions patrimoniales.
Dans l’enquête d’UBS, 56 % des répondants estiment que les parents devraient commencer à parler du patrimoine avec leurs enfants avant l’âge adulte. Il s’agit de leur permettre de comprendre progressivement ce que ce patrimoine représente et les responsabilités qui l’accompagnent.
À l’inverse, les silences peuvent alimenter les incompréhensions. Un tiers des répondants, soit 33 %, mentionnent les difficultés de communication ou l’évitement des sujets sensibles parmi les tensions liées au patrimoine ou à la succession.
Pour les professionnels du wealth management, ces observations soulignent l’intérêt d’articuler les dimensions techniques et humaines de la transmission. Clarifier qui décide ne suffit pas toujours : il faut aussi comprendre qui souhaite s’impliquer, dans quel rôle et avec quelles aspirations.
Préserver un héritage, laisser évoluer les choix
Le legacy englobe ce qui donne au patrimoine sa signification : une histoire entrepreneuriale, une culture familiale, des relations de confiance ou des engagements construits au fil du temps.
Dans une entreprise familiale, transmettre le capital peut ainsi s’accompagner d’un partage d’expérience, de connaissances et de relations. Mais préserver cet héritage ne suppose pas de reproduire toutes les décisions de la génération précédente.
Le rapport d’UBS montre que les futurs héritiers souhaitent comprendre les objectifs et les valeurs qui sous-tendent l’organisation patrimoniale. Connaître les actifs ne signifie pas nécessairement partager une vision commune de leur devenir.
L’enjeu est donc de permettre une appropriation progressive de l’héritage. Les orientations d’investissement, les projets entrepreneuriaux ou les engagements philanthropiques peuvent évoluer tout en prolongeant certaines convictions familiales. La continuité repose alors sur un équilibre entre des repères partagés et une réelle capacité d’initiative.
Une réflexion au cœur du Legacy Forum
Pour les familles comme pour leurs conseils, la transmission pose une question centrale : comment préparer la génération suivante à exercer ses responsabilités, tout en lui laissant la liberté de définir sa contribution ?
Cette réflexion sera au cœur du Legacy Forum, organisé par Hubfinance le 19 novembre 2026 à Leudelange, au Luxembourg. Un après-midi d’échanges réunira familles, entrepreneurs et experts autour des enjeux de transmission, avant un dîner de gala caritatif avec la participation de chefs étoilés, au profit d’ALAN – Maladies Rares Luxembourg.
Une occasion de confronter les expériences et d’examiner ce qui permet à un héritage de rester vivant : une organisation préparée, des responsabilités comprises et un dialogue qui se poursuit entre les générations.